« Il ne parle pas encore » : les repères du langage, et le moment d'en parler
Au square, un enfant de deux ans tire sa mère par la manche en poussant un son qui n'est pas un mot — pendant qu'à côté, une petite du même âge récite les couleurs. Entre « chaque enfant a son rythme » et les tableaux d'âges anxiogènes, il manque des repères utilisables. Ce que disent l'Assurance Maladie et la Haute Autorité de santé sur le langage du tout-petit, le dépistage gratuit organisé en petite section de maternelle sans que les parents aient à se déplacer — et pourquoi, en 2024, les enfants orientés vers une plateforme de coordination et d'orientation avaient en moyenne près de cinq ans.
Inès Bauer
28 juillet 2026 8 min de lecture
Au square, un enfant de deux ans tire sa mère par la manche, tend le bras vers le toboggan et pousse un son qui n'est pas un mot — mais qui veut très clairement dire quelque chose. À trois mètres, une petite du même âge énumère les couleurs du portique à voix haute. La mère du premier fait un calcul rapide, et ce calcul lui gâche l'après-midi.
Le langage est sans doute le domaine du développement où la comparaison est la plus facile — et la plus injuste. D'un côté, on entend « chaque enfant a son rythme », ce qui est vrai mais un peu court à 22 h, quand on repense à la remarque de la voisine. De l'autre, des tableaux d'âges qui transforment une moyenne en norme. Il existe pourtant un entre-deux : les repères publiés par l'Assurance Maladie, qui disent à la fois ce qu'on observe habituellement et ce qui mérite qu'on en parle.
Avant les mots, il y a déjà du langage
L'Assurance Maladie décrit une chronologie « relativement constante », tout en rappelant que le développement du langage « ne se fait pas au jour près » et varie d'un enfant à l'autre. Dès les premières semaines, le nouveau-né fait déjà varier ses cris selon son état. Vers six mois arrive le babillage, ce fameux [ba ba ba], puis des syllabes plus articulées qui se diversifient en [ba da ba].
Le point que les tableaux d'âges laissent souvent de côté est précisément là : ces syllabes prennent leur place aidées par des éléments de communication non verbale — le regard, puis le sourire, enfin le pointage du doigt. Montrer du doigt fait donc partie de l'apprentissage du langage, au même titre que les premiers sons. Ce n'est pas un détail : l'absence de pointage figure d'ailleurs, à 18 mois, parmi les signes que l'Assurance Maladie invite à signaler.
Les premiers mots arrivent après un an environ, et se multiplient ensuite « à une vitesse extrêmement variable d'un enfant à l'autre ». Entre 18 et 24 mois vient la période dite d'explosion lexicale, où l'enfant apprend plusieurs mots par jour et où un seul mot fait office de phrase entière : [balle] peut vouloir dire « donne la balle » comme « c'est ma balle ». Vers deux ans apparaissent les premières ébauches de phrases à deux mots, et le « moi ». Vers trois ans, les phrases à trois éléments — sujet, verbe, complément — et le « je ».
Le pointage du doigt fait partie de l'apprentissage du langage — c'est aussi pour cela que son absence, vers 18 mois, mérite qu'on en parle au médecin.
Les signes qui méritent une conversation, pas une panique
L'Assurance Maladie publie une liste de situations qui doivent interpeller. Elle mérite d'être lue pour ce qu'elle est : des motifs de rendez-vous, pas une grille de diagnostic. Le texte prend d'ailleurs soin de prévenir avant de l'énoncer — « ne vous alarmez pas trop vite ».
- À 6 mois : l'enfant ne semble pas réagir aux bruits. Un bilan auditif est alors nécessaire.
- À 18 mois : il ne fait aucune tentative pour dire des mots, ne babille pas, ne pointe pas du doigt.
- Entre 2 et 3 ans : il n'a pas l'air de bien comprendre ce qu'on lui dit, même simplement ; il ne dispose pas de 50 mots de vocabulaire ; il n'utilise pas deux mots pour faire une courte phrase.
- À 3 ans : pas de phrase à trois éléments, et il n'est compris que par son entourage.
- À partir de 4 ans : il n'est pas intelligible pour des personnes extérieures à la famille.
- À tout âge : son langage ne progresse plus, ou régresse.
Un point revient plusieurs fois dans ces repères : l'audition. Un audiogramme, réalisé par un ORL, est indiqué en particulier en cas d'otites à répétition ou si une surdité est suspectée. C'est le genre de vérification simple qui, parfois, éclaire toute la situation.
Deux phrases qui font perdre du temps
« Les garçons parlent plus tard. » « Il parlera quand il aura quelque chose à dire. » Ces phrases circulent parce qu'elles rassurent, et parce qu'un enfant qui parle tard finit souvent par parler sans que rien n'ait manqué. Aucune des sources publiques ne fait toutefois du sexe de l'enfant un motif d'attendre. Le risque est ailleurs : ces phrases servent parfois à repousser un rendez-vous de six mois, alors que tous les dispositifs publics existants sont construits autour d'un repérage précoce. Consulter n'engage à rien, et beaucoup de consultations se concluent par un « on regarde à nouveau dans quelque temps » — ce qui est déjà une réponse.
Deuxième idée qui a la vie dure : le bilinguisme. Faute de position institutionnelle française facile à citer, disons-le comme c'est : les orthophonistes considèrent très majoritairement que grandir avec deux langues n'est pas en soi une cause de trouble du langage. Reste un point pratique, relevé par les travaux universitaires : les outils d'évaluation s'appuient souvent sur des normes établies auprès d'enfants monolingues. Signaler quelles langues sont parlées à la maison donne donc au professionnel un contexte utile pour lire un bilan.
Le circuit, en vrai : qui voit quoi, qui prescrit, qui paie
Le premier filet existe déjà, et il est gratuit : vingt examens de santé sont prévus de la naissance à seize ans, pris en charge à 100 % par l'Assurance Maladie et sans avance de frais, hors dépassements d'honoraires éventuels. Jusqu'à cinq ans révolus, ils peuvent être réalisés en PMI. Le carnet de santé comporte d'ailleurs des questions qui aident à préparer chaque rendez-vous, et l'Assurance Maladie invite à signaler au médecin tout ce qui interroge — la vue, l'audition, le langage, le poids, le comportement.
Si le doute persiste, c'est le médecin traitant, le pédiatre ou le médecin de santé scolaire qui prescrit un bilan chez un orthophoniste. Ce bilan prescrit est remboursé à 60 % par l'Assurance Maladie, le reste pouvant être pris en charge par une complémentaire santé. L'évaluation porte sur l'articulation, la capacité à répéter des sons et des mots de difficulté croissante, et l'aptitude à s'exprimer ; le cas échéant, l'orthophoniste propose des séances de rééducation adaptées.
Il existe enfin un dépistage organisé, gratuit, qui se déroule sans que les parents aient à se déplacer. En petite section de maternelle, l'Assurance Maladie et l'Éducation nationale proposent un dépistage des troubles du langage et de la communication, pour les enfants de 36 à 42 mois. L'enseignant, formé pour cela, remplit un questionnaire à partir de son observation de l'enfant sur le temps scolaire ; les réponses sont analysées par un orthophoniste ; les résultats, confidentiels, sont remis aux parents sous enveloppe fermée. Il n'y a rien à payer : une autorisation parentale est simplement remise à l'école, à compléter et à signer. Un second repérage du langage fait partie du bilan obligatoire de grande section, entre cinq et six ans.
Quand la question dépasse le langage
Parfois, le langage n'est qu'une porte d'entrée, et le médecin s'interroge plus largement sur le développement. Un dispositif public existe pour ça depuis 2019 : les plateformes de coordination et d'orientation, les PCO. Elles s'adressent aux enfants de moins de douze ans — il existe des plateformes 0-6 ans et 7-12 ans, sectorisées par département — et concernent les troubles du neurodéveloppement : troubles dys, trouble du spectre de l'autisme, trouble de l'attention, trouble du développement intellectuel.
Leur principe tient en une idée simple, et plutôt soulageante : mettre en œuvre les interventions sans attendre le diagnostic. Tout médecin peut orienter vers une PCO — traitant, pédiatre, scolaire, PMI — et, depuis le 1er janvier 2025, le carnet de santé peut servir de support à cet adressage pour les enfants de 0 à 6 ans. Les soins sont pris en charge par des forfaits, sans reste à charge pour les familles, pour une durée maximale de deux ans.
La Haute Autorité de santé va dans le même sens, pour les enfants qui présentent un risque de trouble du neurodéveloppement plus élevé que la population générale — et pour eux seulement : elle prévoit des tests de repérage standardisés à des âges repères (9, 18, 24, 30-36 mois, 4 ans et 5 ans), avec orientation vers l'orthophonie et l'ORL quand la communication et le langage sont en cause. Elle recommande aussi de ne pas attendre un diagnostic précisé pour demander un aménagement scolaire.
Un chiffre publié par le ministère chargé du handicap mérite d'être regardé sans y lire un reproche : en 2024, l'âge moyen des enfants orientés vers une plateforme était de quatre ans et onze mois. Cette moyenne agrège des plateformes 0-6 ans et 7-12 ans, et des troubles très différents — les troubles dys, qui représentaient 40 % des diagnostics posés cette année-là, ne deviennent souvent visibles qu'à l'âge scolaire. Elle rappelle surtout que ces dispositifs existent, et qu'ils sont faits pour être saisis tôt.
Ce qui aide au quotidien, sans y passer ses soirées
Les conseils que l'Assurance Maladie adresse aux parents pour accompagner le langage sont d'une banalité rassurante. Il n'est question nulle part de faire cours.
- Prendre le temps de jouer avec lui, de l'écouter, de le laisser répondre — et de parler chacun son tour.
- Nommer ce qui vous entoure, raconter ce qui se passe autour de vous.
- Lui parler normalement, avec des mots précis et de vraies phrases.
- Enrichir en glissant des mots nouveaux, des synonymes, en reformulant autrement.
- Quand un mot est déformé, redonner simplement la forme correcte, sans l'obliger à répéter.
- Donner envie de lire, notamment en montrant soi-même l'exemple.
Rien là-dedans ne demande un programme du soir. Et rien là-dedans ne remplace un avis médical si le doute s'installe : accompagner le langage au quotidien et faire vérifier ce qui inquiète sont deux choses différentes, et la première ne dispense jamais de la seconde.
L'auteur
Inès Bauer
Écrit avec soin pour Ma Parentalité, le média de la parentalité d'aujourd'hui — sans injonction, à votre rythme.