L'entretien du 4e mois : le rendez-vous de grossesse où l'on ne vous examine pas
Sept examens prénataux, trois échographies, des prises de sang : le calendrier de la grossesse est plein d'examens — et presque vide de moments pour parler. Il existe pourtant un rendez-vous fait exactement pour ça, inscrit au parcours et pris en charge à 100 %. En 2021, à peine plus d'une femme sur trois en avait bénéficié. Ce qu'il est, ce qu'on a le droit d'y dire, et le rendez-vous jumeau qui existe après la naissance.
Élise Tanguy
26 juillet 2026 7 min de lecture
Le carnet de maternité, le calendrier reçu par courrier, les rendez-vous qui s'alignent. Chacun a son objet : peser, mesurer, écouter, doser, regarder à l'écran. Et à chaque fois, la même petite scène — on ressort du cabinet, on marche vingt mètres sur le trottoir, et la question revient. Celle qu'on n'a pas posée, parce qu'elle ne rentrait dans aucune case.
Ce n'est presque jamais une question médicale. C'est plutôt : est-ce que j'ai le droit d'avoir peur à ce point ? Est-ce normal de ne pas être aussi heureuse qu'on me le suppose ? Comment on fait, concrètement, une fois rentrée à la maison avec ce bébé ? Il existe pourtant, dans le parcours de suivi de grossesse français, un rendez-vous prévu exactement pour ces questions-là. Il s'appelle l'entretien prénatal précoce. Il est inscrit au parcours au même titre que les examens obligatoires. Et c'est probablement le rendez-vous le moins connu de toute la grossesse.
Un rendez-vous où il ne se passe rien de médical
Ni échographie, ni prise de sang, ni tensiomètre. L'Assurance Maladie le décrit comme « un temps de parole et d'échanges » — la formulation est jolie, et pour une fois elle dit exactement ce qu'elle veut dire. Cet entretien peut avoir lieu dès le 4e mois de grossesse, ou au moment décidé par la femme enceinte elle-même. Il se fait avec une sage-femme ou un médecin, seule ou en couple, et le conjoint est explicitement encouragé à y participer. Il dure généralement entre 45 minutes et une heure. Il est pris en charge à 100 %.
Ce qui surprend, quand on lit les objectifs que l'Assurance Maladie place dans ce rendez-vous, c'est l'ampleur du terrain couvert :
- Apprécier la santé globale — la vôtre, pas seulement celle de la grossesse.
- Faire le point sur le suivi médical et sur le projet de naissance — comment on aimerait que ça se passe, ce qu'on redoute, ce qu'on ignore encore complètement.
- Identifier les besoins d'information et les éventuelles difficultés, y compris celles qu'on n'aurait pas forcément appelées des difficultés.
- Prendre en compte ce que l'Assurance Maladie appelle les facteurs psychosociaux entourant la naissance : tout ce qui n'est pas médical mais pèse quand même — le logement, le travail, l'entourage, la situation du couple.
- Accompagner, si c'est utile, vers d'autres professionnels — par exemple une sage-femme libérale, la PMI, un psychologue.
Trois quarts d'heure à une heure sur une seule grossesse, cela change la nature de la conversation. On sort du format « une question, une réponse, au suivant » — le format qui fait qu'on repart avec sa vraie question dans la poche.
À peine plus d'une femme sur trois — et ce n'est la faute de personne
C'est là que l'histoire devient un peu absurde. Ce rendez-vous existe depuis des années, il est prévu au parcours, il ne coûte rien — et il reste largement inutilisé. À la dernière enquête nationale périnatale, menée en 2021, 36,5 % des femmes de France métropolitaine déclaraient en avoir bénéficié. C'est davantage qu'en 2016, où elles étaient 28,5 %, et l'enquête relève que l'entretien est réalisé de façon hétérogène selon les régions. Cela signifie aussi qu'en 2021, près de deux femmes enceintes sur trois n'y étaient pas allées.
Ces chiffres datent de 2021 et ont pu évoluer depuis — le parcours a bougé entre-temps, ne serait-ce qu'avec l'entretien postnatal proposé systématiquement à partir de 2022. Une chose, en revanche, ne se discute pas : si vous n'avez jamais entendu parler de cet entretien, ce n'est pas une négligence de votre part. C'est une information qui circule mal, et pas de la même façon d'une région à l'autre.
Le corollaire est plutôt réjouissant : cet entretien se demande. À la sage-femme qui suit la grossesse, au médecin, à la maternité, au service de PMI du secteur. Il n'y a pas de condition à remplir, pas de situation particulière à justifier, pas de case à cocher pour y avoir droit.
On peut traverser neuf mois de rendez-vous très bien remplis sans que personne nous ait demandé, une seule fois, comment on allait.
Ce qu'on a le droit d'y dire
C'est peut-être ce qui retient le plus. Un entretien censé « repérer les situations de vulnérabilité » — la formulation officielle est un peu raide — peut sonner comme un examen de passage. On imagine un questionnaire, un dossier quelque part, une évaluation de ses capacités à devenir parent.
L'objectif affiché est pourtant tout autre : ce temps sert à évaluer des besoins d'accompagnement et, si nécessaire, à orienter vers d'autres professionnels. Pas à juger qui que ce soit. On peut donc y parler de la fatigue qui ne ressemble à aucune autre. De la peur de l'accouchement, la vraie, celle qu'on n'a pas envie de formuler devant sa belle-famille. D'une grossesse précédente qui s'est mal passée et dont personne n'a jamais reparlé depuis. D'un logement trop petit, d'un budget qui ne tient pas, d'un travail qu'on ne pourra pas assurer jusqu'au bout. D'un entourage lointain ou compliqué. Et de l'ambivalence, aussi — parce qu'attendre un enfant et ne pas se sentir en joie permanente ne sont pas deux choses contradictoires.
Pour le ou la partenaire, c'est souvent l'unique moment de tout le parcours où on lui adresse la parole autrement que comme à un accompagnant sur une chaise.
Les autres rendez-vous du même esprit
L'entretien prénatal précoce n'est pas seul de son espèce. Le parcours en prévoit d'autres, dont l'objet n'est pas de mesurer mais d'accompagner :
- Le bilan prénatal de prévention, avec une sage-femme libérale ou de PMI : alimentation, comportements à risque, vaccination, suivi bucco-dentaire, et préparation de la sortie de maternité. Réalisable dès la déclaration de grossesse, si possible avant la 24e semaine d'aménorrhée, remboursé à 70 %.
- Sept séances de préparation à la naissance et à la parentalité, prises en charge à 100 % une fois la grossesse déclarée. On y va pour l'accouchement ; on y trouve souvent autre chose — d'autres femmes exactement au même endroit du chemin.
- Après la naissance, une consultation médicale postnatale dans les 6 à 8 semaines, prise en charge à 100 %, et deux séances de suivi avec une sage-femme, mobilisables en cas de besoin du 8e jour jusqu'à la 14e semaine.
Rien de tout cela ne se mérite. Ce sont des rendez-vous du parcours ordinaire, pas un dispositif réservé aux grossesses compliquées.
Le rendez-vous d'après, celui dont on parle encore moins
Depuis 2022, un entretien postnatal précoce est systématiquement proposé, entre la 4e et la 8e semaine après l'accouchement, avec une sage-femme ou un médecin. Son objet est cette fois très explicite : repérer les premiers signes d'une dépression du post-partum — état dépressif ou anxieux, fatigue, humeur instable —, identifier ce qui peut y exposer, comme l'isolement ou un événement stressant, et évaluer ce dont la femme, ou le couple, aurait besoin en matière d'accompagnement. Un second entretien peut être proposé entre la 10e et la 14e semaine. Il est pris en charge aux taux habituels, soit 70 %.
Ce rendez-vous existe parce que la dépression du post-partum est à la fois fréquente et sous-diagnostiquée : l'Assurance Maladie situe sa prévalence de l'ordre de 10 à 15 % selon les études. Ce n'est donc ni rare, ni exceptionnel, ni — disons-le une fois de plus — une question de force de caractère.
Le moment choisi pour ce rendez-vous se comprend assez bien. Le baby blues des tout premiers jours est fréquent, le plus souvent bénin, et ne dure que quelques jours : ce n'est pas la même chose qu'une dépression du post-partum. Un mois après la naissance, on est déjà ailleurs — la maternité est loin, les visites s'espacent, la maison redevient silencieuse, et la fatigue, elle, s'installe.
L'auteur
Élise Tanguy
Écrit avec soin pour Ma Parentalité, le média de la parentalité d'aujourd'hui — sans injonction, à votre rythme.